Tribune. A en croire certaines opinions parues dans la presse, le tueur présumé du marché de Noël à Strasbourg n’aurait rien à voir avec l’islam. «Chérif Chekatt ou le faux jihadiste», écrivait le sociologue Farhad Khosrokhavar dans les pages débats du Monde. Dans la même rubrique, le sociologue de l’université Paris-XIII Daniel Verba surenchérissait dans cette rengaine dénégationniste : «Il n’y a en quelque sorte que de faux jihadistes» (15 et 18 décembre). Selon eux, le crime aurait été commis «par désespoir», dû à la «souffrance psycho-affective» d’un «jeune de banlieue» faisant partie des populations «racisées» – ce dernier terme relevant du lexique militant du Parti des indigènes de la République, soudain hissé par certains universitaires à la dignité de concept des sciences sociales. En vidant son chargeur dans les rues de Strasbourg au cri de «Allah Akbar !» («Dieu est le plus grand !»), il n’aurait cherché qu’à «attirer l’attention des médias» pour donner une résonance religieuse superficielle à un geste criminel essentiellement motivé par le désir de «revanche sociale», et assurer sa rédemption en «martyr». Le propre père de celui-ci, lui-même salafiste assumé, a pourtant témoigné de l’admiration de Chérif «pour Daech qui agissait pour une juste cause».

Mais pour les dénégationnistes tout cela est sans pertinence : il n’y a «rien à voir» – et donc à savoir ni à apprendre – sur la dimension idéologique de pareil terrorisme. Pourtant, les recherches minutieusement conduites sur le terrain, des quartiers populaires aux prisons en passant par la Toile, démontrent exactement le contraire. Prétendre que «les nouveaux terroristes ne connaissent pas bien l’islam» traduit l’ignorance de la réalité sociale et notamment de cet angle mort des sociologues dénégationnistes où s’élaborent, entre mosquée, librairie islamiste, salle de sport, marchés et connexions numériques, les dispositifs idéologiques et existentiels du salafisme d’imprégnation communautaire exclusive et de rupture avec la société globale «mécréante».

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Quantité d’exemples illustrent cette interpénétration. Le cheikh Abou Qatada, figure du Londonistan des années 90, sommité intellectuelle du jihadisme mondial, est passé par les réseaux fondamentalistes du Tabligh (organisation prosélyte qui prône à ses membres l’imitation littérale du Prophète) en Jordanie avant de s’engager dans le jihadisme en Afghanistan. Plus près de nous, Fabien Clain et son frère Jean-Michel, aujourd’hui soupçonnés d’avoir joué un rôle cardinal au sein de Daech dans l’organisation des attentats du 13 novembre 2015 à Paris et à Saint-Denis, ont également fréquenté le Tabligh, puis les milieux salafistes de la mosquée dite de Basso Combo, dans le quartier de Bellefontaine à Toulouse dans les années 2000, avant de basculer à leur tour dans la violence jihadiste.